Comment reconnaitre un ictère pathologique chez le nouveau-né ?
1. Rappels physiopathologiques
- Pourquoi le nouveau-né fait beaucoup de bilirubine non conjuguée (NC) :
- Hémolyse physiologique : polyglobulie néonatale et GR fœtaux à durée de vie courte.
- Immaturité de la glycuroconjugaison (UGT1A1).
- Cycle entéro-hépatique augmenté, avec une flore encore immature et de la β-glucuronidase.
- Bilirubine libre : fraction NC non liée à l’albumine. Elle franchit la BHE et est neurotoxique.
- Facteurs qui augmentent la fraction libre : hypoalbuminémie, acidose, hypoxie, sepsis, prématurité, jeûne (AG libres), médicaments déplaçant la bilirubine de l’albumine (ceftriaxone, sulfamides, AINS).
L’ictère est souvent PAS GRAVE. Mais il faut savoir reconnaitre l’ictère pathologique.
2. Ictères bénins (non pathologiques)
=> Benin, toujours après 24h de vie (LE seuil à retenir pour l’ictère).
| Ictère physiologique | Ictère au lait de mère | |
|---|---|---|
| Fréquence | 30-50 % | ≈ 3 % des enfants allaités |
| Début | Après 24 h (J2-J3) | ≈ J5-J6 |
| Évolution | Pic J3-J5, décroissance, disparition avant J10 | Disparition en 4-6 semaines, peut persister plusieurs semaines (tant qu’il y a un allaitement ne pas trop s’étonner si l’ictère persiste) |
| Mécanisme (pour info) | Immaturité de la glycuroconjugaison et hémolyse physiologique | Lipoprotéine lipase du lait, qui libère des AG inhibant la glycuroconjugaison ; ↑ cycle entéro-hépatique |
| Clinique | Isolé, examen normal, BTc modérée selon les courbes de référence | Idem |
| PEC | Abstention | Abstention, ne pas arrêter l’allaitement |
⚠️ Chez le prématuré, on reste vigilant : le risque neurologique est plus élevé pour une même bilirubinémie.
3. Quand suspecter un ictère pathologique ?
- Début < 24 h de vie (le critère n°1).
- Ictère intense ou étendu, avec bilirubine dépassant le seuil de photothérapie ou BTc ≥ 75e percentile.
- Cinétique rapide : augmentation > 5 mg/dL/jour (≈ 85 µmol/L/j) ou > 0,2 mg/dL/h (ne pas retenir les chiffre, juste l’aspect rapide)
- Prolongé : > 10 j chez le nouveau-né à terme, > 2 semaines chez le prématuré.
- Cholestatique (urines foncées, selles décolorées, bilirubine conjuguée élevée) : toujours pathologique.
- Signes associés : pâleur, HSMG, hypotonie, léthargie, mauvaise succion, fièvre ou hypothermie, mauvaise prise pondérale.

Facteurs de risque d’ictère sévère
- Prématurité (< 37 SA).
- Ictère dans les 24 premières heures.
- Fratrie ayant eu une photothérapie.
- Incompatibilité fœto-maternelle : mère O avec enfant A ou B, ou mère Rh− avec enfant Rh+.
- Hémolyse : Coombs positif, déficit en G6PD (origines africaine, méditerranéenne, asiatique), sphérocytose.
4. Étiologies selon le type de bilirubine
A. Bilirubine non conjuguée (libre)
| Mécanisme | Causes |
|---|---|
| Hémolyse immune (Coombs +) | Allo-immunisation ABO (la plus fréquente : mère O, enfant A ou B, anticorps anti-A/anti-B). Rhésus (rare, grâce à la prévention par Ig anti-D). Autres antigènes (Kell, anti-c, anti-E…). |
| Hémolyse constitutionnelle (Coombs −) | Sphérocytose héréditaire (Minkowski-Chauffard) : sphérocytes au frottis, anémie hémolytique corpusculaire. Déficit en G6PD (récessif lié à l’X) : corps de Heinz, dosage G6PD à distance de la crise (faux négatifs pendant l’hémolyse, car les réticulocytes sont riches en G6PD). Déficit en pyruvate kinase (bcp plus rare, ne tombe pas en DP) |
| Défaut de conjugaison | Physiologique, lait de mère, prématurité, hypothyroïdie congénitale, Crigler-Najjar (type I : sévère, photothérapie à vie, transplantation ; type II : répond au phénobarbital), Gilbert (léger). |
| Infection | Sepsis, infection urinaire (d’où l’ECBU après J7). |
B. Bilirubine conjuguée = cholestase néonatale
Définition : bilirubine conjuguée > 20 µmol/L ou > 20 % de la bilirubine totale. C’est toujours pathologique et une urgence diagnostique.
- Atrésie des voies biliaires (AVB) : première cause (≈ 30-40 %).
- Infections : CMV, toxoplasmose, rubéole, syphilis, herpès, VIH, ITU, sepsis.
- Métaboliques : galactosémie (cataracte, sepsis à E. coli), tyrosinémie de type 1, déficit en α1-antitrypsine, mucoviscidose, Niemann-Pick C.
- Génétiques
- Autres : kyste du cholédoque, nutrition parentérale prolongée, panhypopituitarisme et hypothyroïdie (avec hypoglycémie).
Signes d’alerte : selles décolorées (carnet de santé, page des couleurs), urines foncées qui tachent la couche, hépatomégalie ferme, TP bas ou syndrome hémorragique par carence en vit K.
5. Examens complémentaires
Dépistage
- Bilirubinomètre transcutané (BTc) au front et au sternum, qui estime la bilirubine totale.
- Au moins 1×/j à la maternité.
- Sortie autorisée si BTc < 75e percentile.
- Si BTc élevée, faire un dosage sanguin. La BTc n’est pas fiable sous photothérapie ni pour les valeurs très élevées.
Quand explorer ?
Facteurs de risque, prématurité, BTc ≥ 75e percentile, ictère pathologique, ictère prolongé (> 10 j à terme, > 2 sem chez le prématuré).
Bilan de première intention
- Bilirubine totale et conjuguée (la bilirubine libre n’est pas dosée en routine).
- NFS, réticulocytes (anémie, hémolyse, polyglobulie).
- Groupe sanguin ABO-Rh (mère et enfant) + Coombs direct.
- CRP, hémocultures, ± ECBU (après J7).
- Frottis (sphérocytes, corps de Heinz).
Selon le contexte
- G6PD, pyruvate kinase (à distance de l’hémolyse).
- TSH, T4 (dépistage néonatal à J3, à vérifier).
- Si bilirubine conjuguée : bilan hépatique (ASAT, ALAT, GGT, PAL), TP/facteur V, glycémie, échographie abdominale à jeun (vésicule atrophique ou absente, signe du cordon triangulaire, absence de contraction post-prandiale), puis cholangio-IRM/biopsie hépatique/cholangiographie peropératoire selon le contexte. Enfin bilan étiologique (sérologies, galactosémie, α1-antitrypsine, test de la sueur).
⚠️ L’haptoglobine n’a aucun intérêt chez le nouveau-né, car l’hémolyse est physiologique.
6. Urgences
Urgence symptomatique : encéphalopathie hyperbilirubinémique (ictère nucléaire)
- Phase aiguë : léthargie, hypotonie, succion faible, puis hypertonie avec opisthotonos, cri aigu, fièvre, convulsions.
- Séquelles (kernictère) : choréoathétose, surdité neurosensorielle, paralysie du regard vers le haut, dysplasie de l’émail dentaire.
- Facteur causal : bilirubine libre.
Urgences liées à la cause
- Allo-immunisation érythrocytaire fœto-maternelle : risque d’hyperbilirubinémie libre sévère.
- Atrésie des voies biliaires : urgence chirurgicale (bilirubine conjuguée).
7. Prise en charge
Bilirubine non conjuguée
- Photothérapie intensive, selon les courbes (âge en heures, âge gestationnel, poids, facteurs de risque de neurotoxicité). Bilirubine de contrôle pendant et après.
- Exsanguino-transfusion en urgence si échec de la photothérapie ou signes d’encéphalopathie.
- Ig IV polyvalentes dans les hémolyses immunes (Rh/ABO).
- Assurer l’hydratation et l’alimentation, sans arrêter l’allaitement.

Prévention
Ig anti-D chez la mère Rh− (à 28 SA si RAI négative, et dans les 72 h post-partum si l’enfant est Rh+).
Atrésie des voies biliaires
- Vitamine K immédiatement (10 mg) : risque hémorragique par cholestase (malabsorption des vitamines liposolubles).
- Intervention de Kasaï : le pronostic dépend de la précocité de la PEC, idéalement avant J45-J60.
- Support : lait riche en triglycérides à chaîne moyenne, suppléments en vitamines A, D, E, K, ± acide ursodésoxycholique.

